« Ribery n'est pas Zidane | Accueil | République des blogs - update »

14 juin 2006

J'ai joué à cyberbudget

Je l'avais mentionné de manière elliptique, et pas encore testé, la semaine dernière. J'ai depuis pris le temps de jouer à cyber budget, du début jusqu'à la fin, en deux fois (une fois en continu, sans rien noter, une fois avec un oeil critique). Ce jeu a été lancé par Jean-François Copé avec l'ambition de faire de la pédagogie sur les finances de notre Etat et de sensibiliser les français aux enjeux de maîtrise des dépenses publiques. Le coût de son développement a été de 100.000 euros, d'après le ministre.

Je ne raillerai en aucun cas l'ambition. Dès l'annonce, il y a quelques semaines, de ce projet, j'ai tout de suite pensé à des exemples comme America's Army, le jeu type counter strike lancé par l'armée américaine pour susciter des vocations, et à une discussion il y a quelques temps avec Nicolas Jouandet-Dahlen, sur le thème : "il va falloir intégrer ce nouveau langage qu'est le jeu, l'intégrer comme un nouvel outil de com". Le sujet n'est pas neuf, de nombreuses expérimentations ont eu lieu dans le domaine. On peut se réjouir que le ministère des finances élargisse sa pédagogie à plus que de simples graphiques expliqués sur une feuille d'impôt. Reste que l'intention et la forme nouvelle ne suffisent pas : l'objectif de communication et de pédagogie est-il bien servi ?

Je me demande, à regarder ça, comment ce jeu a été développé. 100.000 euros est un budget batard. Pas assez pour en faire un projet structurant, et y consacrer des études, des tables rondes, des concepteurs de qualité, un peu trop pour que ça soit un simple gadget. On peut donc penser qu'aucun test des messages induits n'a été effectué : priorité a du être donnée à un contact direct avec le ministre et son cabinet, pour coller à leur ambition, leur vision de la chose. Le prestataire y a ajouté des "idées créatives" pour transformer ces désirs d'expression en un "parcours ludique". Je vois très bien à quoi ont du ressembler les réunions. Le dossier présenté sur le ministère traduit bien cette coopération, d'ailleurs : benchmark rapide, objectifs pédagogiques, etc...

J'ai conscience de la difficulté de l'exercice : concevoir un jeu n'est pas évident. Refléter la complexité de l'exercice budgétaire est difficile. Mais soyons simples : mon bilan de cette opération est désastreux. Cela ne tient pas à la forme, à la technique, mais à l'expérience du joueur.

Après ma première expérience du jeu, je ne retiens confusément que trois éléments :
- c'est vraiment compliqué de gérer les finances de la France (je le savais déjà, mais cela s'est renforcé) ;
- le ministre doit être perdu, devant tant de décision à prendre sans moyens de juger ;
- les choix se font principalement en fonction de ce qu'en diront les journalistes.

Après un visionnage plus complet, effectivement, je comprends pourquoi je n'ai retenu que ces trois points. L'ensemble des trois grandes phases sont concentrées sur un discours empathique à l'égard du ministre, qui consiste principalement à dire "regardez comme mon travail est compliqué", en donnant au joueur des moyens très limités, des choix hyper contraints et aucune information lui permettant de se rendre autonome. On me demande de juger sans m'en donner les moyens. Je suis supposé penser que notre énarque de ministre sait parfaitement décider sur sa seule intelligence si une mesure est bonne ou pas à financer. Moi, je ne le peux pas. Cela conduit à le mettre dans une position de dépendance (beaucoup) et de compassion (un peu), qui se termine, pour moi, par de l'énervement, devant des choix proposés qui n'en sont jamais. A la limite, on peut croire à un mépris du ministre : toi, tu n'y arrives pas, mais tu as vucomme je suis fort de me débrouiller là-dedans !

La première phase constitue la prise en main et la construction budgétaire. Les différentes phases, de l'analyse du budget précédent aux étapes de la construction budgétaire, puis son exécution triennale, seront d'ailleurs assez bien présentées, ce qui remplit l'objectif de pédagogie. Cependant, à chaque fois, l'expérience du "ministre virtuel" tient du délireet de la caricature de ce qu'est l'exercice politique.

Dans cette première phase, l'unique évaluation de la qualité des "décisions", c'est la réaction de la presse. Le seul autre élément est un jugement de valeur très général : "vous n'êtes pas très volontariste", me dit-on, quand je dois choisir, au pif, un taux de croissance pour le budget de l'année prochaîne ! Un vrai comique de situation.

Quoique je fasse, moi ministre, je suis immédiatement soumis à une batterie de dépêches, qui disent si je suis bien dans mon poste ou pas. On peut croire que ce soit un peu la réalité de notre ministre actuel, qui trouve cette évocation pleine d'humour. On voudrait quand même espérer que ce n'est pas le seul critère qui guide le travail du ministre. Or, ici, le ministre, c'est nous, et on ne nous présente que ce filtre d'analyse, de résultat sur notre travail. Si bien qu'on se demande quel objectif a été assigné à cette première phase : faire ressentir la pression médiatique ? Nous montrer qu'il n'y a qu'elle qui compte ? Ou bien nous dégouter complètement du travail politique, soumis uniquement au filtre des media ?

Presseinter

Jeujournaliste

Presseneg

 

Presseplus

 

 

Le jeu le plus stupide de cette première phase est celui de la montgolfière budgétaire. L'objectif devait être celui d'une sensibilisation à la difficulté de l'équilibre budgétaire. En pratique, les objetcifs du jouer sont déconnectés de la réalité : il s'agit surtout de manoeuvrer une montgolfière entre des pics. L'image est tellement déconnectée de la réalité qu'on oublie le contexte (dépenses, recettes, engagements, inertie...). Le seul élément qui le rattache à un exercice budgétaire est matérialisé par l'objectif de "grapiller des euros", sous la forme de petites pastilles qui menacent la montgolfière de crash. Le message qui passe est double : "c'est compliqué", et "tout euro est bon à prendre". Pour le reste, on repassera.

Je passe sur les différentes étapes de construction du budget, qui ne font pas de place à la nuance ou à l'évaluation des politiques passées. Le plus caricatural consiste à tenter le plus vote possible (avec chronomètre qui tourne) d'équilibrer des programmes de dépense publique. Une dépense arrive, et je dois dégainer une économie, une taxe, sans vraiment regarder, sans vue d'ensemble, sans savoir ce qui arrivera ensuite. L'exercice est anxiogène, et pathétique : si le budget se fait effectivement comme ça, alors autant ne plus voter.

Balance

On arrive ensuite devant un simulateur de l'avenir de la France. On aurait à ce moment aimé de la vraie simulation, une gestion de la complexité budgétaire, de la scénarisation du futur un peu fine, avec des indicateurs, du taux de chômage, de la dette, de la croissance ou de la répartition des richesses. Non. Six scenarii, de la catastrophique gestion socialo-communiste (en subliminal) à la glorification du courage de l'orthodoxie budgétaire. Les messages sont presque plus grossiers que dans une campagne de communication télévisée.

Tank

(notez l'effet comique de l'enfer du moins d'Etat selon la droite : plus de crédits pour Lagardère...)

La troisième mission est l'exécution budgétaire. Là, le jeu consiste principalement à décider, de manière totalement arbitraire encore, sans aucune information permettant de décider (même pas le conseil d'un économiste, des avis de parlementaires ou l'évaluation de l'efficacité des politiques passées), si on finance telle ou telle mesure. A coté de cette actualité se présentent une double courbe de niveau de la dette et de satisfaction des français, qui évolue selon une foule de paramètres pas très lisibles, et des camemberts de dépense et de recettes dont on ne voit pas vraiment s'ils bougent. Le ministre ne cesse de se déplacer dans sa 607, accordant (ou pas) des subventions au logement dans les banlieues ou des aides à l'emploi, et recevant des messages sur la croissance et le prix du pétrole. Le comique est achevé quand on me propose trois fois la même année la même décision, où moi ministre puis dire une fois oui, une fois non, et une fois "on verra plus tard".

L'impression qui s'en dégage est que le ministre du budget, d'une part, est omnipotent (il accorde les crédits) et qu'il ne prend des mesures qu'en se fiant uniquement à son instinct du moment. On perçoit encore une fois la difficulté de l'exercice ministériel, mais on s'inquiète de sa santé mentale ,s'il prend effectivement les décisions aussi à la légère.

Reprenons les objectifs (il y en a aussi dix formalisés - PDF, qui sont du même ordre : pédagogie avant tout) :

– familiariser les joueurs avec des concepts peu ou mal connus des Français
– sensibiliser le joueur aux contraintes qui pèsent sur l’exercice budgétaire
– faire prendre conscience des conséquences de chaque décision budgétaire

Les deux premiers ne sont pas trop mal remplis. Le troisième pas du tout : la lisibilité des décisions est quasiment nulle. La courbe de la dette bouge peu, même si je fais de la stricte orthodoxie budgétaire, par exemple.

En fait, ce sont les objectifs qui ont été mal définis. Ou plutôt qu'on a oublié que tout cela ne relevait pas du simple exercice pédagogique à l'égard de ces imbéciles de français, qui ne savent pas combien est ardue la tâche de ministre. Il s'agit aussi d'une simulation, d'une illustration du fonctionnement de notre Etat, d'une démonstration du travail politique.

L'objectif qui aurait du être asisgné aurait été de montrer, outre les "contraintes", que la décision politique n'est pas inique, stupide ou arbitraire, que le politique doit faire des choix, en écoutant, en regardant ,en évaluant, en benchmarkant. Qu'il n'est pas juste un prince, un homme seul qui, selon son humeur, au volant de sa voiture, va éteindre des incendies en distribuant des prébendes. Cet objectif n'est pas servi.

Est-ce par souci de transparence ?

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/services/trackback/6a00d8341c4e0d53ef00d8345e6df769e2

Voici les sites qui parlent de J'ai joué à cyberbudget :

» les jeux économico-éducatifs de Le blog d'éconoclaste
Cyberbudget est un jeu raté, mais uniquement par rapport à ses objectifs affichés. S'il s'agit de faire comprendre les contraintes et les variables qui tournent autour du budget de l'Etat, c'est un échec. L'ensemble est trop confus (le pire étant... [Lire la suite]

Commentaires

1er point : budget de 100 kEUR pour un jeu conçu de A à Z contre plus de 180 kEUR minimum (*) pour un site de comm (lestelechargements.fr) s'appuyant entièrement sur le logiciel libre DotClear.
On jugera du différentiel.

2ème point : on peut également voir la maigreur du budget via, peut-être, une forte contribution des équipes du ministère qui ont fourni les équations voire la motorisation du calculateur, le prestataire n'ayant plus qu'à enrober graphiquement le tout. A voir.

db


(*) Partie émergée de l'iceberg. Maintenant on ne sait pas ce que recouvraient ces 180 kEUR. Y avait-il un suivi, une maintenance, une garantie de l'alimenter sur un an ou cela ne comprend-t-il que l'enrichissement de départ ?

db> "telechargements.com", pas ".fr", est apparement statique depuis le 10 Mars ...

un jeu bien affligeant....
je passe sur les deux premières étapes pas très interessantes (si ce n'est développer un peu de calcul mental à la deuxième étape). La troisième étape, il m'a fallu trois tentatives pour gagner le droit à une visite du ministère. Pourtant ma politique était désastreuse : augmentation massive des impots ( 1,5 % la première année; 0,75 la troisième) ce qui m'a vallu une impopularité record (2,9 / 10) des destructions massives d'emplois (10 000 juges et 10 000 profs soit plus que ce que fait réellement le gouvernement) des refus de financement quasi systématique, etc. Mais comme il ne faut avoir qu'une vision comptable (réduire le déficit) ça marche !

A noter quand même le caractère propagandaire bien raté (ex : grâce à l'action de l'ancien ministre (id est Copé himself) vous avez économisé 100 millions (message systématique à la deuxième année) ou ce message : de toute façon il faut remplacer que 4 quatres fonctionnaires pour dix qui partent à la retraite (ah bon ?)).

Enfin on aimerait que Copé fasse ce qu'il promet sur ce jeu : ne pas réduire les impots n'importe comment et augmenter le budget de la Recherche...

Moi, j'ai joue a "www.votez2007.com". C'est un peu primaire, mais assez amusant. Une election par semaine, un emiettement considerable des voix qui donne une prime aux candidats les plus populaires et, sans surprise, un trio de tete: Sarkozy, Royal, Le Pen.

Les duels Sarkozy-Royal au second tour sont assez serres, souvent dans un mouchoir de poche, et de semaine en semaine, un leger avantage a Sarkozy. Mais le plus frappant, c'est que le scenario 21 avril se reproduit 7 fois sur 18 elections, dont 5 face a Sarkozy et 2 face a Segolene. Segolene gagne au second tour dans les deux cas, mais Sarko perd deux fois, ce qui est quand meme assez stupefiant, meme dans un simulacre aussi simpliste.

J'y ai joué aussi à ce jeu, ça m'a amusé, mais sans plus
J'aurais voulu pouvoir faire des arbitrages, entre les différents ministères, avec un budget limité ...
et la séquence avec la montgolfière est débile ! !
Même réaction que toi sur le laboratoire du futur ==> un peu propagandiste....
mais bon, le drame reste cette troisième partie où on est surtout inactif et où on s'amuse à diminuer la dette pour faire remonter sa cote à l'étranger...

" Le comique est achevé quand on me propose trois fois la même année la même décision, où moi ministre puis dire une fois oui, une fois non, et une fois "on verra plus tard". "

Non, on nous repropose ce choix si le problème n'est pas résolu. Par exemple, pour l'émeute des jeunes, on repropose si on a pas accordé assez d'argent à la police.
Ce jeu n'est pas si mal fait. Il fait de la propagande, oui, mais la cause est bonne. Copé se fait un peu de pub, c'est dommage.
Concrètement, c'est bien ce qui se passe : Bercy jongle avec les dépenses et les recettes pour rester sous les 3%. Mais je pense que c'est Matignon ou l'Elysée qui prennent les décisions...
Un jeu ne peut pas être parfait, et il doit rester ludique ; et vous êtes bien difficile.

Je m'inscris en faux sur la mongolfière budgétaire.

C'est une métaphore géniale. Piloter le buget, sans sortir des clous de la croissance et de la maitrise de la dette.
Aller le plus loin possible sans gaspiller les ressources, aller grapiller des neuros dans l'économie budgétaire (en bas, près de la courbe de la dette)et dans les fruits de la croissance (en haut).

L'inertie des décisions fait q'uon ne doit pas être euphorique quand il y a la croissance et des fruits à récolter, et être rigoreux sinon.

Perso je trouve que c'est le minijeux avec le meilleur ratio ludo-éducatif

hem

http://www.u-blog.net/resetparam/img/cyber.JPG

effectivement, voilà un bon exemple de produit que j'achète au quotidien : l'Airbus A380

Et si nous nous trompions sur les véritables objectifs de ce jeu ? Et s'il ne s'agissait pas de faire de la propagande ? Et s'il s'agissait de faire faire réellement le prochain budget par les internautes, à leur insu ? Des centaines de configurations explorées par les "cobayes" : le ministère choisit celle qui obtient le meilleur score. "Cela ne pourra pas être beaucoup plus mauvais que les budgets que mon cabinet me pond habituellement, hein mon petit ? - Vous avez parfaitement raison M. le Ministre."

Le message retenu est minimaliste. Il pourrait être résumé ainsi : « c’est dur d’être ministre du Budget. De toute façon, les contraintes extérieures sont trop importantes. L’Europe, par exemple, quelle plaie ! Et ses fonctionnaires rabat-joie qui empêchent l’État, par leur nombre et leur inefficacité, d’investir dans les secteurs stratégiques ».
La suite ici: http://c6r-paris.blog.lemonde.fr/c6rparis/2006/06/devenir_ministr.html

C'est un jeu instructif sur la manière de gérer les finances publiques mais je pense que l'accent est un peu trop mis sur la menace des médias et d'une crise latente dont on arriverait pas à cerner toutes les causes.
La transparence est un des élements de notre démocratie mais il me semble plus opportun d'agir sur le gaspillage d'argent public (dépenses dites de "fontionnement" des collectivités et de nos institutions républicaines, projets pharaoniques, détournements de fond, trucage des marchés publics, ...).
Notre objectif prioritaire doit demeurer pour la décennie à venir une lutte contre la dette nationale et la maîtrise des dépenses publiques par un contrôle ouvert à tout citoyen depuis n'importe quel tribunal civil.
Bon courage à tous ceux et toutes celles qui contribuent à améliorer le sort de notre pays.

L'utilisation des commentaires est désactivée pour cette note.

(...)


Search


  • (avec google)
    Web ce blog

Evénements et participations

Et sur Publius.fr

For intérieur

Boutons divers


  • Creative Commons License
    This work is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 2.0 France License.




  • Site 
Meter


  • Listed on BlogShares
  • ...