Atelier politique dans/de l'entrenet
Très riche table ronde animée par Maurice Ronai, avec Xavier Moisant et Christophe Aguiton, et une vingtaine de participants.
Quelques notes diffuses sur ce dont nous avons parlé.
Christophe Aguiton a émis une analyse qui me semble très juste (ce sont mes mots, ma reprise inexacte) : les processus d'émergence de nouvelles pratiques d'organisation qui utilisent les nouveaux media se font à l'occasion de la confrontation à des contraintes particulières, principalement sociales, temporelles ou géographiques. Quelques exemples :
- contrainte sociale à l'occasion de DADVSI, où des groupes hétérogènes et déconnectés dans la vraie vie utilisent les nouveaux media et s'auto-organisent en dehors des cadres habituels du débat public ;
- contrainte temporelle : typique des mouvements sociaux, où les besoins de communication rapide permettent l'émergence de nouvelles organisations en ligne, qui sortent des cadres traditionnels (le CPE en est un bon exemple, avec la surutilisaion de SMS, la coordination/promotion par des blogs à des niveaux locaux ou nationaux...) ;
- contrainte géographique, avec l'exemple des forums sociaux, qui ont besoin d'organiser un espace qui n'est pas celui dans lequel l'espace public traditionnel est institué.
Dans ces cas de contrainte, on voit émerger de nouveaux modes d'organisation qui utilisent les media en ligne.
Nous avons beaucoup parlé de l'interaction entre les organisations existantes et cette émergence d'initiatives (sociales, entrepreuneuriales, pour reprendre le vocabulaire alter) de l'entrenet. Un accord se fait pour dire que celles-ci ont majoritairement une capacité de résistance au changement que suppose l'intégration d'approches collaboratives différentes, et ont tendance à reléguer l'impact des nouveaux media aux fonctions où ils sont indispensables, à des aspects fonctionnels ou techniques, en somme, comme pour éviter les questions fondamentales que génère cette émergence.
Le cas des Etats-Unis et du parti démocrate est assez flagrant et très révélateur. Le parti démocrate se voit maintenant confronté à une sorte de "parti démocrate bis", sur ses fonctions d'identité, d'organisation du débat et de mobilisation, avec Daily Kos, qui fédère une immense communauté, de manière autonome, joue un rôle d'aiguillon et de producteur externe au parti, organise son propre congrès, mutualise les énergies en faisant monter des projets, soutient des candidats... En ajoutant MoveOn dans le spectre, on se rend compte qu'avec cette co-opétition d'organisations indépendantes, le parti démocrate se voit dans l'obligation de redéfinir ses fonctions, son rôle.
Evidemment, on est encore un peu loin de là en France. Les partis voient surtout une menace diffuse et assez lointaine peser sur leur monopole dans la représentation, la sélection, la définition des politiques et des hommes. Ils ne voient pas l'immense opportunité, certes lourde de conséquences pour leur organisation, mais aussi porteuse d'une meilleur accomplissement de leur mission, qui consiste à ouvrir la porte à ces mouvements. L'évolution des partis ne se fera donc sans doute que par le jeu d'un rapport de forces. Après tout, c'est aussi par une prise de conscience de l'importance de l'émergence d'internet comme espace public que les partis se sont mis à investir récemment cet espace, renouvelant par ce biais de manière inédite leur volume d'adhérents (ce qui est un petit facteur de mouvement).
Ira-t-on plus loin ? La concurrence aux intermédiaires traditionnels du débat va-t-elle constituer des espaces de concurrence puissants comme aux Etats-Unis ? J'ai encore du mal à y croire. Les mouvements auto-organisés restent encore, sauf aux extrèmes, très tournés vers la discussion et le débat, mais s'en remettent encore aux intermédiaires pour assurer la terminaison politique. L'exemple de DADVSI est assez flagrant : la communauté des anti-DADVSI, qui a généré une conversation qui a fait beaucoup de bruit, n'a pas su dépasser les 200.000 signatures, s'auto-mobiliser pour gagner une volume énorme. Et le relais d'action n'est pas vraiment passé dans les partis ou les acteurs habituels (syndicats), sur un sujet oùm les internautes auraient pu s'auto-mobiliser. Un verre à moitié plein : une belle mobilisation, le dépassement d'une échelle confidentielle, mais la difficulté à passer au stade supérieur, celui du large public.
Voilà un minuscule aperçu de ces discussions... Sans doute bientôt plus sur le wiki.




"Les mouvements auto-organisés restent encore, sauf aux extrèmes, très tournés vers la discussion et le débat, mais s'en remettent encore aux intermédiaires pour assurer la terminaison politique."
Quel troisième choix proposeriez-vous à choisir entre ça et l'action directe ?
Rédigé par: Gus | 10 juin 2006 at 11:50
Gus : la concurrence. Cf. Daily Kos, où l'on contourne le parti officiel, pour mieux le faire avancer.
Je ne le souhaite pas, et constate même que les blogueurs proches du PS, par exemple, sont assez nombreux à avoir (ré)adhéré. Comme si ils ne voyaient pas d'issue politique autre.
Rédigé par: versac | 10 juin 2006 at 13:01
versac: Intéressant : effectivement, j'avais même perdu cette approche de vue, depuis le temps.
Si vous avez bonne mémoire, vous devez vous souvenir de l'idée que j'avais exposé sur Publius selon laquelle un très gros contentieux au sein de la gauche française avait émergé lors de l'affaire de l'AMI, alors que la gauche était au pouvoir. à cette époque, une bonne partie de la mouvance que je nomme "internationaliste" a déserté silencieusement les rangs de la gauche gouvernementale pour éviter de casser la dynamique en cours. Depuis, et notamment du fait du résultat de l'élection de 2002, l'usage a persisté, au point que la plupart des militants de ce qu'est devenu cette mouvance pensent sincèrement n'avoir jamais eu aucun lieu avec le PS, puisqu'ils n'ont même pas connu cette époque.
Peut-être cela changera-t-il avec le temps dans le sens que vous proposez.
Rédigé par: Gus | 10 juin 2006 at 14:58
Gus, pouvez-vous précisez ce que vous appelez la mouvance internationaliste ? Merci.
Rédigé par: ponolive | 11 juin 2006 at 13:58
Attention, voici un commentaire un peu long ;-)
Merci pour ce compte rendu, c'est tout à fait pertinent !
En France, les forums ou réseaux sociaux citoyens ont déjà eu des impacts réels. Je peux témoigner en tant que co-coordinatrice de la communauté des Humains Associés en ligne depuis 1994. Le mouvement contre la guerre en Irak de 2002-2003 s'est largement appuyé en France (comme aux USA) sur un usage du Net et des relais multiples (courriel, sms, diffusion du net vers le papier). Un exemple concret, il y a eu la manifestation planétaire géante du 15 février 2003, grâce à des relais locaux très étendus (notre réseau social), nous avons pu proposer à l'avance une liste de manifestations locales dans plus de soixante-dix villes (et continuer par la suite), on dirait aujourd'hui que c'était de l'hyperlocal.
L'info nous prevenait des groupes locaux et l'on faisait la synthèse que nous diffusions en ligne via des canaux multiples, il y a eu aussi des reprises presse. Par effet boule de neige (ou buzz si on préfère), cela a touché pas mal de gens. Cela est possible aussi quand l'état d'esprit citoyen est bien énoncé et respecté depuis le départ par le réseau, cela se joue aussi avec sa bonne réputation. Les gens sont très méfiants ( à juste titre vis-à-vis des récupérations des appareils politiques et syndicaux). D'ailleurs en ce sens, nous avions beaucoup de témoignages de personnes non politisées, ou moins politisées que d'autres, qui ne se retrouvaient pas du tout représentées par les anti-guerres français médiatiques, éternel problème de la représentativité.
Je suis d'accord avec toi Nicolas sur le manque d'impact de la communauté des anti-DADVSI. Il faut savoir s'organiser en ligne, mais que cela se traduise par un engagement de terrain concret. Je pense que ce sont des cas nouveaux, c'est-à-dire des questions politiques qui mobilisent des personnes qui ne sont pas politisées. C'est une très bonne chose, mais cela dépasse le cadre des représentants officiels pour le moment.
Un grand changement déjà amorcé par touche ici et ailleurs, le fait de collaborer ponctuellement pour une opération donnée sans forcément être d'accord sur tout, une approche moins idéologique et plus pragmatique ce qui dans notre cas correspond totalement à notre pratique depuis vingt ans.
Rédigé par: Natacha QS | 11 juin 2006 at 18:35
ponolive: la terminologie est ici mienne (et d'autant plus malaisée à définir sur un blog politique qui reste très axé sur la politique intérieure française) du fait que j'ai tendance à considérer qu'il n'y a plus désormais de branche strictement française ou francophone de la chose[*] ou même, souhaitant s'identifier comme française plutôt que francophone (de sorte à intégrer notamment les voisins belges et luxembourgeois).
Non pas que je veuille esquiver le débat (bien que je souhaite marquer la distance avec l'internationale socialiste, hein..), mais je ne suis pas sûr que Versac apprécierait à cet instant un débat sur les gauches :-))) : si c'est sur ce terrain que vous souhaitez qu'on aille, dites-moi juste où :-)
Sinon, je souhaitais surtout souligner que la faiblesse du raisonnement de Versac me semblait être qu'il souhaitait transposer une méthode applicable dans un paysage politique où les véritables enjeux (fédéraux) font l'objet d'un débat bipolaire, alors que la plupart des débats politiques français sont tronqués du fait qu'on se refuse à admettre que nul débat n'est gérable sans y inclure une réflexion internationale, et notamment européenne.
Voilà pour un Dailykos n'a pas de sens dans notre actuel paysage : ou plutôt, à vouloir lui en donner un maintenant, on donnerait un avantage un peu trop significatif à ces tendances qui, par affinité naturelle, ont intégré depuis longtemps la dimension supra-nationale de tout débat de portée un peu vaste.
J'avais oublié un lien sur l'article que je citais dans ma contrib' précédente :
http://publiusleuropeen.typepad.com/publius/2005/10/majorit_qualifi.html
Ne voir aucune provocation à une telle affirmation, en constatant, par exemple, l'unité et l'homogénéité des verts européens, si distincts des verts français, ou même, du GUE, qui sont tous deux des mouvances distinctes de celle dont je signale l'existence, qui, en France, s'appuie encore sur les perosnnalités du PS pour faire relayer leurs messages (historiquement Savary et Rocard principalement)
Rédigé par: Gus | 12 juin 2006 at 09:20
Gus, je prends note de ce que vous m'écrivez.
Je ne souhaitais pas débattre, encore moins de la Gauche, mais juste comprendre mieux votre pensée.
Ne cherchez pas "où je voulais en venir", ni d'éventuels prés de duel quand je me contente de poser une question - lol.
Ce que vous écrivez me donne à penser, très souvent.
Rédigé par: ponolive | 12 juin 2006 at 10:16
Dans ce cas, il faut bien que j'avoue que je ne fais, la plupart du temps, que répéter et reformuler la parole préexistante d'associations militantes assumées.
Mais peut-être vous intéresserez-vous alors à la parole passée et présente des associations en question :
http://www.laptop.org/
http://www.ubuntu.org/
http://www.ffii.org/index.en.html (il existe désormais une association purement française, qui s'est notamment illustrée dans le débat relatif à DAVDSI http://www.ffii.fr qui porte une parole un peu différente)
http://www.urfig.org/
Rédigé par: Gus | 12 juin 2006 at 11:37
Merci Gus. Je m'informe alors "de ce pas" comme on dit.
Rédigé par: ponolive | 13 juin 2006 at 09:35