Economie et territoires
C’est un récent post de Dominique Strauss-Kahn (Délocalisations: menaces et remèdes) qui me donne l’idée de ce post, plus long qu'à mon habitude et écrit un peu vite, vous m'en excuserez pour ceux qui auront le courage de le lire.
On a en effet parlé cet été plus encore que d’habitude des délocalisations. Les délocalisations sont la nouvelle peur. On veut a priori s’en défendre, tenter de lutter. DSK cherche donc quelques voies pour y remédier. Avis à ceux qui souhaitent l’aider à construire des propositions.
Je ne souhaite pas ici parler du moyen de « lutter contre les délocalisations » en tant que mesure contraignante, mais du moyen d’adapter notre tissu économique dans le contexte et sous la menace que représente la désindustrialisation. Deux rapports ont été publiés au premier semestre, qui ont assez peu fait parler d’eux dans le monde médiatique, mais qui me semblent essentiels. Le premier (dans l’ordre chronologique) a été publié par la DATAR, avec le titre « La France, puissance industrielle. Une nouvelle politique industrielle par les territoires ». Christian Blanc a par ailleurs remis au premier ministre un rapport intitulé « Pour un écosystème de la croissance ». Ces rapports viennent à point nommé au cœur des débats multiples sur la réforme de notre système de recherche, sur les délocalisations, sur la décentralisation, etc…
Les deux rapports ont beaucoup de points communs, même si celui de Christian Blanc est sensiblement plus audacieux que celui de la DATAR dans ses recommandations. Ses thèses sont manifestement partagées par plusieurs acteurs de gauche comme de droite, et le ministre de l’économie et des Finances semble s’être emparé d’au moins quelques unes d’entre elles pour les mener à bien (celles qui entrent dans son périmètre à tout le moins).
Je ne pourrai résumer un rapport aussi riche que celui de Christian Blanc, que je vous invite à lire. En voici un bref aperçu.
Christian Blanc propose de profondément modifier notre économie pour passer d’une « économie d’imitation et de planification », qui convenait à une « économie semi-protégée en phase de rattrapage » à une « économie d’innovation en réseau ». Sur les constats de départ, je pense que tout le monde sera d’accord : la mondialisation remet en cause l’échelle nationale d’intervention pour le développement économique, notre compétitivité reposera sur l’innovation, l’attractivité de notre main d’œuvre et de notre économie reposera sur la connaissance, et notre compétitivité semble s’effriter.
La réponse de Christian Blanc s’inspire de Porter (…) et des clusters américains, qui ont révélé de véritables succès en Europe (la Catalogne en étant l’exemple le plus brillant) ou ailleurs (cf. le succès récent de l’industrie viticole en Australie, qui fonctionne en cluster). Le cluster le plus connu du monde s’appelle la Silicon Valley. Ces clusters sont des pôles d’innovation et de développement, animés en réseau par une entité responsable, qui créent une dynamique collective d’innovation. Les exemples européens (chaussure en Italie, laine en Catalogne, etc…) sont multiples pour démontrer l’intérêt de ce mode de développement. De nomùbreux exemples émaillent le rapport et expliquent comment fonctionnent ces clusters.
En France, malgré l’initiative intéressante (embryonnaire) des SPL, systèmes productifs locaux, lancés par la DATAR en 1999 et 2001, nous restons dans un mode de fonctionnement vertical, centralisé et national, qui limite les échanges et la diffusion de l’innovation. Il y a en France une dissociation énorme entre la localisation des savoir-faire, des pôles d’excellence et de recherche, et les pôles de production.
Les propositions sont multiples pour réorganiser notre pilotage du développement économique régional. Il s’agit principalement de confier aux conseils régionaux les clefs de l’économie de la connaissance. L’objectif est de faire de l’a région, par une délégation effective des pouvoirs dans ces domaines, un acteur-clefs dans les domaines de l’économie, de la recherche et de la formation. Avec ces régions fortes, il faut créer des universités plus puissantes, plus autonomes, ancrées dans leurs territoires, qui créent une véritable fertilisation avec les milieux économiques.
Bref, je ne peux que vous inciter à lire, diffuser et discuter autour de vous les idées cet excellent rapport. Les réformes proposées sont complexes, sûrement difficiles à mettre en œuvre, mais semblent aujourd’hui une clef de notre retour à une croissance compatible avec notre exigence sociale.




Ca fait à vrai dire de nombreuses années qu'on parle d'organiser l'économie en réseau, c'est même plutôt à la mode. Il suffit de voir les tentatives de d'analogie à Max Weber inspirés par le développement du logiciel libre (Cathedral & Bazaar, ethique du hacker, etc.).
Quant à la France, ça fait en réalité un bon moment qu'on en parle. Un regard même rapide sur l'économie française montre bien qu'elle fonctionne déjà beaucoup selon des pôles technologiques et industriels dans lesquels se tissent de tels réseaux. Mes exemples favoris sont le plateau de Saclay pour l'industrie optique et Grenoble pour l'électronique.
Les initiatives les plus admirables dans ce domaine viennent justement de plusieurs études sur la recherche française qui ont montré dans les années 90 les difficultés de l'ancien modèle à base de grands projets animés par un grand organisme public (nucléaire et CEA, INSERM et santé, INRIA et informatique, INRA et agriculture, etc.). Ces organismes devenant plutôt inefficaces à cause d'une dynamique de diversification des activités malgré tout contrainte dans le domaine d'origine, la recherche s'est orientée vers le concept de réseau associant un tissu scientifique à un tissu économique, favorisant les échanges entre les deux univers (dans le même mouvement on a créé ce foisonnement de bureaux de valorisation) et la diversité des recherches et des applications, le tout en faveur de l'innovation.
A Saclay et Grenoble on y observe les résultats des prémisses de ce fonctionnement en réseau. On peut examiner les résultats des autres là: http://www.recherche.gouv.fr/technologie/reseaux/index.htm">http://www.recherche.gouv.fr/technologie/reseaux/index.htm
A priori le développement de la génétique et des télécommunications semblent tout à fait profiter de cette nouvelle orientation peu connue.
Je suis plutôt flemmard mais il est assez aisé de trouver sur Internet les rapports de l'administration française concernant ces structures, ainsi que les diverses communications de l'Union Européenne sur la création de pôles régionaux.
Rédigé par: blah | 27 août 2004 at 04:11
blah : l'idée n'est pas neuve, bien au contraire, mais il faut maintenant passer à la vitesse supérieure. Ce qui est assez nouveau dans ces rapports, c'est l'idée de la coordination et des échanges entre ces quatre mondes de la recherche, de l'enseignement, de l'entreprise et du territoire, et les propositions simples de réformes qu'ils proposent. Certes, l'idée de décentralisation est partagée assez largement (mais pas majoritairement). Reste qu'elle traine énormément dans son application effective.
J'aime bien aussi le plateau de Saclay comme exemple, y ayant étudié par ailleurs. Il y a sur le plateau au total 16.000 chercheurs, une des plus grosses concentrations en Europe. Il s'y crée moins de dix entreprises par an, là ou le rapport, dans la Silicon Valley, est de 100 entreprises pour 10.000 chercheurs. Les ingénieurs de l'X dialoguent peu avec ceux d'HEC par exemple, même si les choses évoluent doucement (le master Entrepreneurs d'HEC est devenu une école d'application de l'X, par exemple). Et les centres de recherche sont beaucoup des entités d'un grand programme ou entité nationale (CEA...), adaptés à un autre temps.
Des pôles comme celui de Grenoble sur les nanotechnologies sont admirables, mais restent très centrés sur la recherche, et les tentatives de création de réseaux régionaux se font contre la logique du système. Changeaons le système poiur qu'il se tourne vers ces logiques.
Rédigé par: versac | 27 août 2004 at 09:10
Christian Blanc se veut le Gorbatchev de l'Etat soviéto-français, tendance Raffarien, c'est à dire homéopathe pour cancéreux en phase terminale. Son constat est juste mais il n'en tire pas les conséquences ultimes, à savoir qu'il n'est plus question de réformer le capitalisme d'Etat français mais de prononcer son acte de décès. Il est donc condamner à aligner les transats sur le pont du Titanic.
Dans son rapport il prétend améliorer l'habituel keynésianisme français par une dose de décentralisation. Tout ça c'est cautère sur jambe de bois (sans compter qu'on nous sert cette rengaine sur la décentralisation depuis le discours Gaston Defferre il y a 23 ans), ses préconisations restent fondées sur la grande illusion selon laquelle des acteurs subventionnés non exposés au marché savent mieux dans quelle direction innover (et ici je parle bien de recherche appliquée à vocation industrielle, pas de recherche fondamentale et d'invention) que le secteur privé.
L'arbitre de l'innovation c'est le consommateur. Les structures para-étatiques qui viennent interférer avec la rencontre naturelle de l'offre et de la demande appliquent le réel coefficient "multiplicateur" keynésien, inférieur à 1. C'est bien que Blanc cite Michael Porter, s'il pouvait aussi lire les économistes autrichiens ça viendrait apporter le courant d'air frais dont la France à besoin. Malheureusement, il nous propose une réorganisation chinoise du capitalo-communisme français - c'est certes plus efficace que les habitudes staliniennes, mais ça transpire quand même d'arrogance et de paternalisme. Il nous dit de regarder la Silicon Valley pour ensuite préconiser une organisation à l’Allemande !
Au passage, Blanc se trompe lourdement sur l'emploi non qualifié, qui est largement protégé de la globalisation dans sa composante locale. Les emplois de service de base, courants aux Etats-Unis par exemple, dans la restauration, la distribution, la livraison à domicile etc.) n’intéressent personne en France (certes faire croire à des générations de bacheliers qu'ils ont une qualification n'a pas aidé) et sont largement non pourvus. Il faut un peu plus de réalisme sur le discours orienté valeur ajoutée et innovation, aucune économie ne fonctionne à 100% avec des cols blancs pour laisser tout le "sale boulot" aux autres.
Solution pour Christian Blanc : supprimer les organismes publics (centralisés ou non, peu importe) qui parasitent la France et ne produisent de son aveu même pas grand chose (les réussites technologiques dont se glorifient les français, d'Airbus au TGV en passant par Ariane, datent toutes d'une génération humaine) et rendre l'argent aux Français qui ont historiquement démontré leur faculté d'invention et d'adaptation. Au lieu de rendre le carcan plus confortable, enlevez-le ! Il est incroyable que ce rapport fasse comme si 3+% de croissance annuelle soit possible avec le niveau de prélèvements obligatoires français. Blanc m’avait donné bonne impression il y a deux ans avant les élections présidentielles, depuis il est gentiment rentré dans le rang...
Rédigé par: Olivier Travers | 28 août 2004 at 19:10