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mercredi 16 novembre 2016

Arthur qui dit non - une nouvelle par mon ami Patrick Charni

« Et en plus, regarde comment il met ses pieds ! ».

Les deux garçons pouffèrent de rire. Arthur, quant à lui, se dirigeait gauchement vers eux, le pas mal assuré, le bras tendu, un large sourire aux lèvres. C’est vrai, ils ne le connaissaient pas encore ; il venait dans ce centre aéré pour la première fois. Ils ne pouvaient pas savoir que déjà, faire ces quelques pas à la rencontre était un exploit d’autant plus remarquable qu’il y avait trois semaines encore, il en était incapable.

***

Sa main devenait de plus en plus froide. Juliette n’avait pas l’intention de la lâcher. Elle regardait fixement ses doigts qui desserraient doucement les siens. Elle n’osait pas lever la tête parce qu’elle savait qu’une fois qu’elle l’aurait fait, rien ne serait plus comme avant. Ni le matin. Ni la journée. Ni le soir. Plus aucune nuit. Lorsqu’elle aurait levé les yeux, la terrible réalité fondrait vers elle, lui broyant le cœur et l’esprit sans lui laisser la moindre chance d’y échapper. Elle sentit une larme qu’elle n’avait pu retenir se frayer un chemin sur sa joue, glisser le long de sa narine et mourir entre ses lèvres. Un incident incongru dans ce tableau saisissant de deux êtres se séparant dans la plus effroyable immobilité. La lumière de fin d’après-midi qui traversait les stores balaya la chambre de lueurs dorées, ravivant une dernière fois le vert blafard des murs. Juliette n’entendait plus rien. Ni le cliquetis d’un lit que l’on poussait dans le couloir, ni la porte que l’on poussait dans le couloir, juste à côté, ni celle qui s’ouvrait derrière elle. A peine sursauta-t-elle lorsque deux paumes se posèrent délicatement sur ses épaules. Un visage se pencha sur elle. Une infirmière ; celle qui l’avait trouvé si beau, lui, vingt trois ans, gai malgré la douleur, digne malgré la peur, si pâle au fil des heures.
- Voilà… C’est fini… chuchota-t-elle. Et ce « c’est fini » justement semblait de pas le vouloir, se répétant à l’infini en échos persistants.

***
- Je suis désolée, vraiment désolée. Je ne sais pas comment c’est arrivé. Dit-elle.
Le jeune homme et sa directrice semblaient l’être sincèrement.
Clara tenait le petit avant-bras d’Arthur et leur montrait la trace nette, d’un rouge vif, parfaitement dessinée par une mâchoire d’enfant. Ses émotions se heurtaient avec violence. Tristesse, frustration, colère, elle ressentait tout cela à la fois. Arthur, quant à lui, souriait toujours, heureux de la voir et cherchait à se dégager pour lui saisir le cou. Il finit par réussir, et colla son front sur sa joue en signe de joie.
- Vous n’avez vraiment rien vu ? Clara était désemparée. Il lui semblait que « tout cela » ne finirait jamais.

- Non, non… Il n’a pas pleuré de la journée… Je n’ai vraiment rien vu. Souffla le jeune homme.
Elle respira profondément. Embrassa Arthur sur le front. C’était difficile, parfois impossible de ne pas se laisser emporter par son esprit ; elle voyait Arthur cherchant à entrer en contact avec un enfant ou un autre et finir par se faire mordre. Lorsqu’on ne le connaissait pas, le voir saisir un petit bras, ou les cheveux simplement pour y approcher son visage pouvait sembler un peu effrayant et, parfois, cela se terminait mal.
- Vous savez… Pour demain… Cela ne va pas être possible. Reprit la directrice. Arthur demande beaucoup trop d’attention. Nous ne sommes pas formés pour cela…
Arthur quitta Clara et fit quelques pas vers le jeune homme qui s’était occupé de lui toute cette journée. Il trébucha, faillit tomber. Clara lui saisit machinalement le bras, l’aidait en un geste expérimenté à se redresser et il finit dans les bras du garçon, collant son front dans son cou. Celui-ci baissa les yeux lorsque Clara leva la tête vers lui.
La directrice se racla la gorge. Clara n’aimait pas cette femme mince, sèche, et qui lui avait répété ce matin-même que la réussite des enfants était sa priorité… Pour Clara, parler de réussite à la place du bonheur pour des enfants de sept ans était une aberration.
- Et en plus, rajouta-t-elle, vous ne nous avez pas dit qu’il ne parle pas !

***

Juliette se demandait où elle se trouvait à présent. Les murs, le sol, le plafond, tout se dérobaient sous ses mains, ses pieds, son regard. Elle avait envie de vomir. Un linge glacial s’était enroulé autour de son ventre et resserrait son étreinte, l’empêchant de respirer correctement. A chaque fois qu’elle faisait un pas, le sol se dérobait et le bourdonnement incessant qui emplissait ses tympans s’intensifiait à chaque effort qu’elle déployait pour ne pas tomber. Cela faisait maintenant plus d’une heure qu’on lui avait demandé de quitter la chambre et, depuis, elle n’avait pu parcourir qu’une poignée de couloirs tout s’arrêtant plusieurs minutes dans deux espaces d’attente. De ces espaces qu’elle avait toujours trouvés sordides. Un médecin l’attrapa par le bras et la força à s’assoir dans l’un des fauteuils du troisième.
- Voulez-vous quelque chose ? Ca va aller ?
Non, ça n’irait pas. Ca n’irait plus jamais. Le monde était devenu morne, lisse, sombre. Un monde dans lequel se croisaient des ombres au ralenti, aux visages blancs qui, parfois, posaient leurs yeux vides sur elle. Elle ferma les siens. Les minutes passèrent. L’idée fit son chemin. Devint de plus en plus nette, persistante, insistante. Il ne lui restait plus qu’à se remettre en route lui dit-elle. L’idée germait, enflait, puis éclata en elle. Petite lumière fragile, elle devint lueur irradiant sa conscience, éloignant la douleur. Elle sut aussitôt ce qu’il lui fallait faire. Franchir deux cent mètres. Pas plus. Même si ces deux cent mètres semblaient en représenter des milliers, c’est la distance qu’elle devait parcourir pour se libérer.

***

- En voilà un petit paresseux, dit l’homme en les croisant, baguette à la main, tandis qu’ils entraient dans la boulangerie. C’est vrai ; il était maintenant un peu grand pour cette poussette. Mais en fin de journée, après le centre aéré où il avait dû se dépenser, marcher devenait une véritable corvée. Ses pieds se croisaient encore plus qu’au matin et lui donnaient cette démarche caractéristique de ceux qui cherchent à se réparer d’un accident grave. Arthur battait des mains. Le rituel de la boulangerie, quelle qu’elle soit, et de son pain au chocolat le rendait joyeux. En sortant, Clara décida qu’elle prendrait le métro pour rentrer, même si les escaliers étaient une étape parfois compliquée.
- Lève ton petit pied s’il te plait. Il frottait sur le sol et Arthur le leva aussitôt sans aucune hésitation.
- Il comprend tout ! S’était exclamé le jeune garçon lorsqu’elle était venu le chercher.
« Evidemment qu’il comprend tout. Je vous l’ai dit ce matin-même. Ce n’est pas parce qu’on marche mal, qu’on oublie parfois d’avaler sa salive où qu’on ne parvient pas à saisir un ballon qu’on ne comprend pas le monde. »

***

« J’y suis ». Juliette souffla, ne put faire autrement que de s’asseoir. La dernière épreuve avait été cet escalier. Elle avait dû s’immobiliser un moment avant de commencer à le descendre, de peur de perdre l’équilibre. Elle avait lâché son ticket et n’avait même pas trouvé le courage de le ramasser. De toute façon, elle n’en avait plus besoin. Quelqu’un l’avait bousculé tandis qu’elle descendait, et elle avait trouvé un peu étrange l’émotion qui l’avait saisi au moment de ce choc anodin.
«  On ne te voit plus… Tu n ‘existes déjà plus… ». Elle avait retenu ses larmes et cela lui avait donné du courage.
A présent elle attendait. Les yeux fermés, l’esprit entièrement occupé à écouter. Le métro arrivait. Elle pouvait l’entendre là, plus loin sur sa gauche. Les grincements et le hululement caractéristiques se mirent à emplir la station. Encore quelques secondes à contenir sa souffrance et elle serait libérée. Pendant une seconde, elle crut que sa mère, son père ou ses frères lui parlaient. Tous ensemble. Elle ne put distinguer clairement leurs propos. Puis le vacarme de la rame qui entrait dans la station couvrit tout.
Elle se leva brusquement, fit les trois pas qu’il fallait pour se retrouver au bord du quai, ouvrant les yeux, un moment éblouie par la lumière que, jusqu’à présent, elle refusait de voir. Le métro arrivait vite. Elle se pencha en avant. Il ne lui restait plus qu’un tout petit pas à faire. Le dernier. Le pas qui la libèrerait. Elle, Juliette, vingt deux ans, jolie, intelligente, sensible, touchée trop tôt par le doigt par la mort.
Une petite main la saisit avec énergie. Elle sursauta. Et tout alla très vite. Son regard croisa celui du petit homme aux grands yeux verts dans une poussette trop petite pour lui. Il avait dû se pencher en avant pour l’attraper et sa mère avait poussé un cri de surprise. Il serrait Clara si fort qu’elle ne put faire ce dernier pas. Un avertissement lui vrilla le ventre.
« Si tu continues, il tombe avec toi… Et ça, sûrement pas. »
- NON ! L’enfant qui ne parlait pas lui dit un « non » clair, grave, sans ambigüité, sans la quitter du regard. Un non qui vibra en elle malgré le bruit du métro qui freinait puis s’arrêtait.
Clara regarda l’un et l’autre, ne comprenant pas vraiment ce qu’il se passait. Elle s’adressa à la jeune fille qui lui paraissait tellement triste mais qui esquissa tout de même un sourire.
- Je savais… Je savais qu’il finirait par parler !
Et ils montèrent tous les trois dans la rame.

Patrick_charni

Depuis 18 mois j'appartiens à un groupe de businessmen and women, le BNI. Dans mon groupe, j'ai rencontré Patrick, qui est directeur artistique et qui écrit. Il a écrit cette nouvelle, et comme elle me plait, il m'autorise à la publier ici et à la partager avec vous.  

novembre 16, 2016 dans Amigos, Upon writing | Permalink | Commentaires (4)

Commentaires

oh la la... bing, en plein coeur. wow ! sorry après ça les mots sont difficiles à venir...

Rédigé par : marieh | 17 nov 2016 21:36:05

Wow...

Des Arthur, petits et grands (enfants comme adultes), j'en rencontre tous les jours dans mon travail, et c'est rare de trouver un texte qui les décrive avec autant de justesse et de délicatesse... Bravo et merci à ton ami!

Rédigé par : Titoune | 17 nov 2016 21:59:23

beau !

Rédigé par : Catherine Piette | 18 nov 2016 10:48:16

Apres une pause de quelque temps, pour plusieurs raisons, je reviens a petits pas par ici et je tombe sur ce texte magnifique, qui me touche droit au coeur! J'avais oublie a quel point cela me fait du bien de venir lire votre blog! Merci! J'ai recu votre newsletter et je l'ai gardee precieusement sur ma table. Elle est la et elle attend le moment ou je pourrais reprendre les fils de ma vie et vous repondre, mais sachez que je pense souvent a vous, merci de votre presence...

Rédigé par : Annabelle | 23 nov 2016 02:37:11

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