
C'est une histoire toute simple, sans doute même que je vous l'ai déjà racontée (en 8 ans, j'ai eu l'occasion ; et j'ai appris, compris, récemment que ceux qui se répètent le font car ils ont la sensation de ne pas être écoutés).
Mon grand-père maternel ; nous l'appelions Mon Cher. Il me faisait très peur, en plus il préfèrait mon petit frère et ma cousine Raphaèle (il avait un favori par famille, chez nous c'était mon frère et parmi Raf et ses soeurs, c'était Rafalou, comme il l'appelait ; moi, je n'avais pas de surnom).
Ce grand-père terrible avait servi dans l'armée, il a fait presque toute sa carrière à l'étranger, Martinique, Madagascar, et l'Indochine, pour finir attaché militaire à Bangkok. Puis l'armée a voulu le muter à Charleville Mézières, comment dire, la perspective lui a moins plu (moi ça me dirait bien de découvrir les Ardennes, mais mes grands-parents n'ont aucune attache dans le coin, et quand on connait et qu'on aime la Thailande, anyway, c'est difficile d'en revenir, surtout que là bas ils étaient des dignitaires). Bref il a démissioné et il est devenu préfet des études en prépa à Sainte Geneviève, je crois qu'il a aimé cela aussi, je crois qu'il a été respecté de ses hommes puis des étudiants,
mais avec ses enfants, ses beaux-enfants, ses petits-enfants, avec moi, c'était une autre paire de manche.
Et pourtant, je suis fière de descendre de ce grand-père démiurge, qui a fait 8 enfants à ma grand-mère, qui a découvert Belle-île et eu le courage d'acheter un immense terrain alors que mes grands-parents n'avaient pas un radis.
Vous comprenez que les colonies, il connaissait.
Mon frère et moi passions chaque année des petites vacances et un morceau des grandes, à Belle-île, dans leur maison (et surtout dans le jardin). Il y avait tout un tas de rituels très contraignants comme le lever à 8 h, la messe du dimanche, les portes intérieures qui devaient être fermées, les colères imprévisibles de Mon Cher, rituels et force qui après sa mort en 1988 ont fait défaut à la famille... Mais un rituel que j'aimais, c'était celui de l'histoire avant d'aller se coucher.
Mon Cher avait un livre, je ne sais pas qui l'a récupéré, un gros livre à la couverture en tissu vert, 52 contes du monde entier, dont il nous lisait un conte chaque soir. A 20 H15, nous les petits-enfants étions attendus dans le salon, autour de la cheminée. Mon Cher était dans son grand fauteuil et de sa voix forte, il nous emmenait loin, loin, loin.
Comme il fallait que nous soyions très silencieux et sages pour l'écouter, nous devions être calmés et pas surexcités comme le sont souvent les enfants, l'été, quand il ne fait pas nuit et qu'ils doivent quand même être expédiés au lit. Mon grand-père, ce grand manager, avait eu l'idée de nous envoyer nous défouler dans le jardin avant l'histoire : il appelait ce moment le quart d'heure colonial.
Je ne sais plus ce que nous faisions, à quoi nous jouions, si nous courions partout ou si nous escaladions les arbres, ni comment nous parvenions à nous calmer après.
Ce que je sais, c'est qu'aujourd'hui encore, il se passe rarement un jour sans que j'ai mon quart d'heure de fofolle - pas un jour sans qu'une fraction de seconde je n'évoque ce grand-père caractériel et amoureux des mots.

Ma toute petite, lors du dernier Belle-ïle avec mes amis, en 2004.
Il y a un an, j'y étais d'ailleurs, à Belle-île.. Mon premier retour depuis qu'on a vendu la maison.. J'ai eu froid aux seins, mais c'était bien !

C'était bien.

Oui c'était bien. Les vrais paradis sont ceux qu'on a perdus.
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