Il était une fois et il est toujours, une petite fille diablette que ses parents avaient prénommée Aretha. Je ne sais pas si vous êtes déjà allés en Enfer : là-haut, les paysages sont plus rouges et plus pelés qu'ici mais à part ça, comme sur Terre, il y a des campagnes, avec de nombreux champs et des fermes aux crocodiles, et des villes où les diables vivent entre eux plus concentrés.
Les parents d'Aretha habitaient dans l'une de ces villes, avec Aretha et sa grande soeur Joanne. Ils adoraient leur grande diablette, et leur petite aussi bien sûr, mais depuis plusieurs mois ils étaient très souvent exaspérés par Aretha. Il faut dire que leur caractère indépendant s'accordait mal avec les demandes incessantes de leur diablette. Ils étaient d'accord pour jouer avec leurs filles mais au bout d'un conte de monstre ou d'une partie de Bonjour Sucube, ils avaient bien envie de retourner lire ou méditer. A Joanne ça ne posait pas trop de problèmes, elle aussi aimait lire ou s'entrainer à un nouveau tour de sorcellerie, ou encore arracher ses pattes à une araignée - elle ne manquait jamais d'idées. Mais Areta ça ne lui suffisait pas une partie minuscule ou un conte rikiki, en plus ce n'était même pas l'histoire qu'elle voulait elle était nulle celle là !
Je m'ennuie, protestait Aretha toute la journée. Protestations qui souvent se terminaient en pleurs, suivis de cris de sa maman, de son papa ou de sa soeur qui lui disaient - Mais apprends à t'occuper, nom de Belzébuth !
D'autant qu'Aretha abritait en elle des histoires merveilleuses qu'elle faisait jouer à ses poupées (et oui les diablettes aussi ont des poupées, des poupées à cornes et à queue évidemment). Elle les déguisait en humains et leur faisait vivre les pires mésaventures, inventait pour elles des histoires qui ravissaient tous ceux qui les surprenaient. Mais très vite Aretha s'ennuyait de jouer seule elle trouvait que son histoire patinait et revenait pleurnicher auprès de sa maman, bien tranquille en train de faire mijoter une soupe aux pattes d'araignées Je m'ennuie...
Aretha aurait bien aimé que ses parents lui fabriquent un petit frère ou une petite soeur avec qui elle aurait pu jouer, mais le bébé promis n'arrivait jamais. Elle leur réclamait aussi qu'ils invitent des copines diablettes à jouer à la maison, eh oui les diables aussi ont des amis, mais vous savez comment c'est dans les grandes villes où les papas et les mamans travaillent : ce n'était jamais pratique d'aller accompagner et chercher les enfants diablotins, ça perdait du temps, il fallait s'organiser et finalement Aretha avait le droit d'inviter une petite amie une fois par an.
Sa vie est vraiment très injuste. Aretha aime tellement être avec les autres et les seuls qu'elle a sous la main préfèrent s'occuper tous seuls !
Un samedi qu'elle avait passé beaucoup trop de temps à jouer toute seule puis à harceler ses parents pour qu'ils fassent avec elle quelque chose qui l'intéresse, un samedi que ses parents l'avaient beaucoup rabrouée, un samedi qu'elle avait pleuré pour un oui ou pour un non, Aretha finit par se réfugier dans sa chambre. Elle pleurait à gros bouillons. Elle se roula en boule comme un hérisson, c'est ce que font les diables quand ils sont très très malheureux. Dans son poing fermé, elle tenait serré très fort son néné, la pierre de lave qu'elle avait ramassé l'été dernier au bord du volcan Tetupelec. Elle serrait sa pierre si fort que cela blessait la paume de sa main, mais tant mieux.
Ne serre pas si fort, tu m'étouffes, entendit-elle alors.
D'où pouvait venir cette voix ? Comme d'habitude Aretha était seule et bien seule dans sa chambre, personne n'était venu pour la consoler, elle les avait tous épuisés en même temps qu'elle s'épuisait elle-même. Sans y penser, Aretha relâcha la pression de sa main sur le néné, et alors elle entendit - Ah, merci. La voix passait par le petit trou de son poing fermé.
Ca alors, son néné pouvait parler ! Les larmes d'Aretha s'arrêtèrent de couler. Elle se redressa, ouvrit complètement sa main et posa la pierre de lave sur le petit plateau de sa table de nuit.
- Je sais pourquoi tu pleures... lui dit la pierre grise.
Aretha ouvrit de grands yeux.
- Tu trouves qu'ils exagèrent, mais tu sais, pour le moment ils ne peuvent pas te donner plus, affirma son néné.
Aretha allait protester mais le néné poursuivit - Profites des moments que vous partagez. Réjouis toi de ce qu'on te donne au lieu de demander toujours plus. Et surtout, demande toi ce que tu peux donner, toi...
- Mais je suis la plus petite ! s'écria Aretha. Je ne sais presque rien faire.
- Ce n'est pas vrai, répliqua le néné. Tu sais faire plein de choses et tu as beaucoup à donner. Souviens-toi des moments où tu coiffes les cheveux de ta maman, comme elle ronronne de plaisir. Ou quand tu dessines avec ton papa, comme il est fier de te montrer ce qu'il sait et de voir comme tu te débrouilles bien. Et même ta grande soeur la joie qu'elle a quand tu lui racontes une des histoires que tu inventes !
C'est vrai ça pensait Aretha, je sais faire des choses qu'ils aiment. Elle se souvint de lundi dernier quand elle avait fait les courses avec sa maman en rentrant de la boxe, elles avaient réfléchi ensemble aux menus de la semaine gratin d'orties saucisses de grenouilles tarte aux chardons pour la remercier de son aide sa maman lui avait offert un bonbon-lézard !
Tiens à propos de Maman la voilà qui frappait à la porte de la chambre. - Tu viens prendre ton bain ma crapaudine ? dit sa maman en caressant sa joue. Joanne dans la chambre d'à côté protesta - Oh non pas tout de suite ! - Allé Joanne on va faire de la sorcellerie de bain s'écria Aretha. La première toute nue a gagné !
Maman, surprise, proposa - Et si vous voulez vous laver en musique, je vous accompagnerai à l'harmonica !
Quand Maman fut sortie de la chambre, Aretha prit sa pierre de lave et la fit rouler contre sa joue. Elle avait ouvert les yeux à l'intérieur et éprouvait le bien qu'elle était capable de faire à ceux qu'elle aimait, en même temps que le rapeux de la pierre.
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