Une soirée d'hiver sur le campus. Dans le couloir que j'habite avec une poignée de copains, toutes les portes des chambres sont ouvertes ; plutôt désoeuvrés, nous circulons d'une chambre à l'autre, "Tu fais quoi ?"... Certains jouent à un jeu de société sur leur lit, d'autres travaillent peut-être sur un cas.. Installée dans chaque chambre, la lampe de bureau fait une jolie lumière sur les panneaux de bois, une lumière chaude qui ne remplit pas le vide de cette soirée mais aide à le supporter.
Ma chambre - elle n'a rien d'extraordinaire, si ce n'est un gros pouf en cuir emprunté au salon de mes parents et une provision de tisanes parfaite pour ce mardi qui s'étire. L'élément extraordinaire, ce soir, est la présence de Gaël, mon voisin, qui entre toutes les chambres a élu la mienne (et plus précisément, le gros pouf) pour y laisser s'écouler un bout de la soirée. Notre amitié est encore récente et très sujette à ses sautes d'humeur. Mais ce soir-là nous sommes en confiance ; nous parlons théâtre, il me raconte qu'avec des amis au lycée il a monté une très jolie pièce de Jean Anouilh... Dans cette histoire, une bande de riches oisifs enrolent une jeune fille au coeur simple pour jouer une pièce de Marivaux ; le comte tombe amoureux de la colombe et cela bouleverse l'équilibre de ce petit monde, qui ne se prive pas de le leur faire payer.
"Oh Gaël, m'écrié-je en l'interrompant. Les autres dans les couloirs d'en face ont l'air de s'amuser, alors que nous, on s'ennuie tellement ! Et si on la remontait cette pièce dont tu me parles et qui a l'air si belle, avec les copains du couloir ? Tu te débrouillerais très bien pour la mise en scène !"
Il hésite, mais pas longtemps. En entendant le bruit de notre effervescence (un projet qui nait, ça fait souvent pschiiit), des têtes passent par la porte, "Tu sais quoi on monte La répétition d'Anouilh ! ça t'intéresse ?"
En trois jours, la distribution est bouclée. Gaël, en plus d'assurer la mise en scène jouera le rôle du comte, je serai l'amoureuse ; nous avons convaincu sans mal trois de nos meilleurs amis pour jouer les personnages mondains ; reste le rôle du faux cynique, qui mais qui donc pourrait faire l'affaire ? Nous avons reçu l'illumination et Gaël et moi avons été charmer au RU l'un de nos copains qui n'a jamais fait de théâtre mais dont la présence sur scène lorsqu'il chante casse la barraque. Après s'être donné quelques jours de réflexion, il a accepté de rejoindre notre petite troupe. L'administration de l'école adonné son feu vert pour que nous menions nos répétitions au théâtre une ou deux fois par semaine.
Gaël est caractèriel, soit ; mais il est aussi solaire : blond, puissant, charmeur à ses heures. Le genre d'homme fatal moulé dans son pull marin duquel j'essaie de me garder à distance raisonnable. Mais lors de nos premiers essais, seuls lui et moi sur la scène, et quand j'ai dû jouer la jeune fille réservée dont le coeur brûle... En prononçant mes lignes de textes, ce feu contenu émane de moi ; c'est la consigne, et il me se semble que je suis sur scène devant mes 5 ou 6 amis ; il me semble aussi aussi qu'ils perçoivent tout cela : que ce n'est pas tout à fait un jeu, et je me consume pour Gaël autant que Lucille pour Tigre. D'ailleurs, entre les répétitions cet abruti ne s'adresse plus à moi qu'en m'appelant Lucille.
Et puis ces lignes de la Répétition, nous les avons répétées et re-répétées ; j'avais été à l'initiative de la pièce, mais je me suis aussi avérée l'élément faible du casting (ce n'est pas si facile d'être juste en jouant les amoureuses sobres...). Je refuse d'être celle qui ferait tout rater car on ne croirait pas à son personnage ; alors nous avons travaillé d'arrache pied, dans un climat tantôt amical, tantôt tendu.
A force de reprendre les scènes et à l'intérieur des scènes, les tirades délicates, ma prestation s'est affermie. Mais avec la maîtrise, la magie du texte s'est émoussée ; et mes yeux se sont rouverts et n'ont plus vu en Gaël qu'un partenaire doué et volcanique.
Nous n'avons donné qu'une seule représentation, très poignante. J'ai sauté un paragraphe sans m'en apercevoir et Gaël, après m'avoir lancé un regard paniqué, a rattrapé la scène là où je l'avais amenée sans que le public ne s'aperçoive de rien.
Après cette apothéose, j'ai planqué le petit volume anoté au fond de ma bibliothèque et je n'ai pas revu les autres pendant un bon bout de temps.
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