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J'ai passé toute mon enfance avec une seule amie - du moins, la seule qui réellement m'ait marquée, au point que l'on se voit encore aujourd'hui : Charlotte (celle qui avait un landau, une petite soeur et pile 6 mois de plus que moi - à 4 ans 1/2 et 5 ans, je vous prie de croire que 6 mois c'est beaucoup ; encore plus à 12 ans 1/2 et 13 ans, lorsque l'une est reglée et l'autre pas ; et toujours à 30 ans, enfin moi, je n'ai encore que 29 1/2, hi hi - C'est ça, fais ta maline !)
Bref, après 10 ans de bons et pas toujours loyaux services - je rougis encore du jour où elle est allée demander cash à Vincent Hilde s'il m'aimait, dans la queue devant le bureau de la maîtresse pour corriger la dictée, alors que je lui avais demandé de se renseigner l'air de rien - donc, après 10 ans de Maman Charlotte elle peut rester dormir à la maison ?, de T'es folle d'avoir mis une jupe rouge avec un chemisier rose, ça va pas DU TOUT ensemble !!, de Tu es le cadet de mes soucis ! de tromperies diverses avec Ingrid Paowé ou Isabelle Toulisse... L'heure du lycée est arrivée et nous nous sommes éloignées (physiquement) : Charlotte est partie en pension, et moi dans un lycée certes catho mais où le sexe opposé était normalement représenté.
A la Légion d'honneur, où mon amie avait élu domicile 6 jours sur 7, des garçons il n'y en avait pas beaucoup (pas un seul, à vrai dire) ; et pour augmenter les perspectives matrimoniales des pensionnaires, la direction de l'école, prévoyante, avait organisé un jumelage épistolaire avec le lycée militaire de la Flèche. Une légende courait même qu'en cas de mariage entre une légionnaire et un flèchard, l'école offrait une machine à laver.
Et voilà ma Charlotte affublée d'un correpondant, un certain Johann David, à la plume enchanteresse. Mon amie elle-même est capable d'intéresser un mort avec les sujets les plus rébarbatifs - je me souviens de pages entières sur la prestation de Lino Ventura dans un téléfilm, qui m'avaient passionnées - il n'en fallut pas plus pour que la relation s'enflamme comme de l'étoupe.
De retour au bled le samedi après-midi, ma Chacha me nourrissait de longs passages des lettres du beau Johann - il ne pouvait être que sublime, il écrivait si bien ! Et nous rêvions ensemble sur ses manières chevaleresques. Je me sentais, comme toujours, la parente pauvre : dans mon lycée j'en voyais bien des garçons, mais pas un ne s'intéressait à moi, sauf pour recopier mes versions latines..
Au bout d'un an ou deux de ce régime, les deux correspondants, de plus en plus échauffés, en vinrent à la conclusion qu'ils avaient très très envie de se rencontrer. C'est à partir de ce moment que la tonalité des lettres de Johann, jusque là essentiellement spirituelle, parfois sentimentale, se mit à devenir un peu plus concrète. Cela ne laissa pas de nous enchanter, Charlotte et moi, tout en nous effrayant un peu.
Un rendez-vous fut pris : Johann, qui habitait en province, devait venir passer le week-end à Paris. Charlotte était à présent étudiante ; avec une amie, elles avaient trouvé deux chambres de bonnes mitoyennes et elle pourrait loger Johann dans l'une d'elle.
Le lundi suivant, je retrouvai une Charlotte éteinte. Il m'avait dit qu'il porterait un imperméable couleur mastic et qu'il avait les cheveux très courts ; quand je l'ai vu de loin sur le quai de la gare, j'ai prié Faites que ce ne soit pas lui.. Plus tard, il a essayé de me prendre la main, et je l'ai retirée. Mais le clou du week-end, ça a été samedi soir, lorsqu'il a frappé à la porte de ma chambre pour que je le laisse entrer. Je n'ai jamais vécu une scène aussi pénible.
La correspondance s'est arrêtée net, bien sûr, et avec elle nos rêves d'amour courtois.
Quelques mois plus tard, Johann lui a envoyé un livre, Le loup des steppes d'Hermann Hesse.
Je me le suis acheté, moi aussi.
mai 26, 2004 dans Amigos, Deseo, Pas un jour sans un livre | Permalink | Commentaires (9)
ton histoire.... un régal à lire :-)
Rédigé par: Bé@ | 26 mai 2004 11:17:01
1. pourquoi une prestation de Lino Ventura serait-elle un sujet rébarbatif ? L'homme de la pampa est peut-être rude, mais il sait rester courtois !
2. c'est marrant, moi les gars c'est pour les devoirs de maths qu'ils s'intéressaient.
3. Der Steppenwolf, ach !
Tout ça c'était pour dire, en voilà une jolie histoire pour un mercredi matin et bien racontée ce qui ne gâte rien.
merci
gilda
Rédigé par: gilda | 26 mai 2004 12:02:02
j'en connais une qui est germanophile, ach.. je devrais te présenter Charlotte, elle est prof d'allemand aujourd'hui.. c'est elle qui m'a fait découvrir le livre génial de Bernard Schlink, le liseur (der Leser, ach..)
au passage voilà mon mot préféré en allemand : gemütlich !
Rédigé par: sans moi | 26 mai 2004 12:09:19
J'ai failli y échouer à la légion, j'ai tellement supplié que je me suis retrouvée au lycée militaire de saint cyr ! 1 fille pour huit garçons; bien sûr, ils avaient tous les cheveux courts ... mais bon.
Rédigé par: sophie | 26 mai 2004 12:36:09
hmm.. veinarde.. veinarde ?
Rédigé par: sans moi | 26 mai 2004 14:37:27
ba oui c'est là que j'ai rencontré Olivier j'ai eu mon bac avec mention et j'étais looooooooooin de mes parents pendant 3 ans !
Que demande le peuple ?
Rédigé par: sophie | 26 mai 2004 15:29:53
Dein Blog ist sehr gemütlich en effet !
a+
gilda
(décidemment, ça craint trop d'avoir le portable dans la cuisine à l'heure où l'on tente de préparer le dîner)
Rédigé par: gilda | 26 mai 2004 19:53:08
Génial ton blog ! Photos et textes : les deux font la paire.
Coté bouquin : as-tu déjà lu du Bobin ? Et "Le pape des Escargots" d'Henri Vincenot. Mangeclous étant un livre de chevet, ce dernier livre devrait te plaire.
Rédigé par: Dominique | 20 juil 2005 15:25:27
Toujours ravi, d'entendre des histoires associé à ce livre. Merci!
Rédigé par: Un loup | 27 fév 2007 19:34:51
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