Immanquablement l'odeur de ce shampooing, ce shampooing jaune issu de la gamme grand public d'un coiffeur de renom, l'odeur de ce shampooing pour cheveux longs et fins me ramène à cet été-là, l'été de mes dix-huit ans.
Mes résultats aux concours avaient été mitigés ; pour échapper au stage de maths imposé par mon père, j'avais eu recours à ma "ruse" habituelle, à savoir supplier ma mère de m'envoyer plutôt en séjour linguisitique. Certes l'anglais était l'une de mes matières fortes... Mais on ne perd rien à renforcer ces points forts pas vrai ? Bref Maman m'avait soutenue comme les étés précédents (je ne sais pas à combien de stages de maths j'ai échappé, mais je vous tiens sans problème la jambe en anglais, allemand, espagnol.. et ai quelques petits soucis pour équilibrer mes comptes !)
Le choix de Maman s'était porté sur une université située à Denver, Colorado, aux Etats-Unis. Cela la rassurait de savoir qu'en cas de problème, je pourrais compter sur des amis à eux qui habitaient dans le coin... Je les avais déjà rencontrés à l'occasion d'un voyage en famille il y a quelques années, et les parents nous avaient reçus avec beaucoup de chaleur ; de leurs trois garçons, nous n'avions rencontrés que les deux plus jeunes, qui avaient nos âges à mon frère et moi ; leur charme ne m'avait pas laissée insensible, surtout Aaron, celui de mon âge, qui était really cute.
Mais lorsque j'arrivai à l'aéroport, un pluvieux dimanche de juillet, pas de trace du bel Aaron : c'était Eric, le frère ainé que je ne connaissais pas, qui avait fait le déplacement. J'étais un peu déçue de ne pas retrouver mon copain (surtout qu'Eric, avec sa petite boucle d'oreille, une peau très pâle et ses grosses chaussures de rando, était beaucoup moins mon genre) ; et à la fois, touchée que ce garçon pour qui j'étais une totale inconnue soit venu à l'aéroport. Je me serais sans doute débrouillée avec les bus pour rejoindre la Regis University ; mais c'était quand même plus confortable de laisser un jeune homme porter mon gros sac et me poser directement dans sa voiture. "Don't look at the mess", me prévint-il en m'ouvrant la portière - il retira en hâte une cannette froissée et un vieil emballage de chips.
Ce fut pourtant dans cette voiture un peu dégeu que le fit est né, tout de suite, entre nous. Il n'était pas très beau, Eric, mais il avait un sourire très coquin, moqueur et tendre, qui selon les cas donnait envie de lui faire une gros bisou ou de le rouer de coups. Nous avons eu notre première joute lors de ce premier trajet ; il me traita d'obnoxious avant même que je foule le sol du campus (il m'avait confié son ambition de devenir un jour président de Etats Unis et j'avais dû faire une drôle de tête avant d'éclater de rire ; mais dans son esprit, ce n'était pas une blague...)
Une fois que nous eûmes repéré ma chambre et bu un Docteur Pepper dans le foyer, il dût repartir... Mais il m'assura de revenir un soir ou au plus tard, le week-end suivant (le reste de son temps était pris par un stage dans une entreprise de conseil). "I'll call you", promit-il en notant le numéro de la phone box.
Les heures et les jours suivants furent moins selon mon coeur. Je supportais mal le jetlag, tombant de sommeil à six heures du soir, bien réveillée dès quatre heures du matin. Me tournant et me retournant dans mon lit, ma nuit se terminait sous la douche - je titubais de sommeil et de solitude? Pour ne pas tomber, je devais me tenir aux parois blanches de la cabine (que l'un de mes camarades japonais avait photographiée le jour de notre arrivée, à ma grande stupeur). Dans ce moment triste, l'odeur un peu écoeurante du shampooing m'était une planche de salut.
La perspective de la journée qui s'avançait n'était pas très joyeuse : refectoire avec des inconnus, cours plus ou moins intéressants, réfectoire avec des inconnus, puis temps libre sur le campus que je n'étais pas sûre de savoir comment occuper. Mes coreligionnaires, venus d'Espagne, d'Allemagne, de Madagascar et du Japon (j'avais aussi un compatriote) - j'avais du mal à entrer en relation avec eux. J'en avais marre de lire, marre d'écrire, marre de me promener seule sur le campus aux écureils, marre d'échanger des propos banals ; c'est pourquoi j'accueillis avec un immense enthousiasme le coup de fil d'Eric dès mardi et sa proposition de m'emmener manger une pizza le lendemain.
Au fil du mois qui suivit, je finis par m'accoutumer à la vie sur le campus et même, à apprécier les cours et certains de mes camarades. Nous avons échaffaudé des projets, nous échangions des blagues et nos débats à la cafèteria sont devenus un peu moins poussifs. Rien cependant n'avait l'intensité des moments passés avec Eric ; week-end après week-end, ainsi qu'une ou deux soirées par semaine, il me fit faire le grand tour des plaisirs de Denver : match de baseball (où on n'a rien suivi du match, tellement nous étions occupés à nous chamailler et nous moquer de ces quiquagénaires habillées comme des jeunes filles, avec des brassières et des caleçons en lycra brillant, et qui s'exastiaient "Go Rockies !") ; amusement park (moment que nous dûmes écourter après "the highest Russian moutain of the Colorado State", quand Eric dégobilla tout son dîner) ; Jurassik Park au grand complexe de Denver Downtown...
Ce que je préfèrais dans tous ces moments passés avec lui, c'étaient les trajets dans sa voiture (toujours aussi crade). Eric mettait un point d'honneur à m'ouvrir la portière à la montée et à la descente ; dans les premiers temps, je protestais au nom de relents de féminisme que j'avais été pêcher je ne sais où... Et puis devant son air peiné et comme c'était très agréable, j'arrêtais de râler et savourai sa galanterie. Une fois garés sur le parking du campus, je descendais rarement avant un long moment ; la discussion que nous avions initiée se poursuivait à coups d'éclats de rire, de poings et d'yeux qui pétillent. J'avais rarement conversé avec un causeur aussi drôle, brillant, et avec lequel je me trouvais tant de connivence ; à chaque fois, je quittais sa voiture à regret.
Dix jours avant mon départ, il me proposa d'aller camper dans les Rocheuses. "Great ! I've always dreamt to do that !" m'écriai-je. Les préparatifs furent très gais - vérifier le matériel de camping chez ses parents, faire les courses de charbon, de viande pour le barbecue que nous préparerions devant la rivière... La montagne était jolie mais très balisée : des gardes forestiers tournaient sur les chemins pour s'assurer que nous n'allumions pas de feu, et du coup nous cuîmes notre barbecue sous le manteau. Mais pas question de s'endormir devant le feu, ni au bord de la rivière où c'était si joli. Nous ne voulions pas dormir dans un camping homologué, ni être délogés au milieu de la nuit par un patrouilleur : alors, vers 22 heures, nous atterîmes au milieu des hautes herbes ; on ne voyait pas si c'était joli, il faisait trop noir.
Cette nuit-là, j'écourtai nos discussions sous prétexte d'avoir sommeil. Nos deux sacs de couchage étaient étendus à 10 centimètres de distance, on voyait les étoiles... Je m'endormis assez vite et fus réveillée par un bras étendu sur ma poitrine. J'eus l'impression qu'Eric avait bougé en dormant ; mais, en le déplaçant doucement, je n'étais plus si sûre qu'il dormait.
Le lendemain, l'ambiance fut cordiale entre nous, sans plus. Il me ramena sur le campus assez tôt dans l'après-midi, puis prétexta une surcharge de travail pour ne pas me revoir la semaine précèdant mon départ. Je m'en fichais, j'avais mes potes.
Je reçus de ses nouvelles pendant les vacances de La Toussaint, sous la forme d'une longue lettre. C'était une déclaration d'amour, assez alambiquée. La réponse que je lui fis était puérile, indigne aussi bien de lui que de notre relation. Je n'entendis plus jamais parler de lui, hormis les deux lignes au sein des circulaires que sa mère envoie à la mienne à la nouvelle année ; mais régulièrement, je vérifie le nom du Président des Etats Unis.
Les commentaires récents