Barbara, une copine de fac, m'avait passé ses notes d'amphi pour que je rattrape un cours. Après avoir recopié la partie qui m'intéressait, j'avais feuilleté le reste de son classeur et étais tombée, à la dernière feuille, sur une liste griffonée au crayon : c'étaient nos prénoms, les six filles de la bande, avec une phrase accolée à chacune - les impressions de Barbara nous concernant
A côté de mon prénom, Barbara avait noté "Malgré ses 23 ans et le fait qu'elle parle parfois de ses amoureux, il y a une pureté en elle, une innoncence - elle me fait l'effet d'être toujours vierge."
J'aime habiter à proximité de l'eau ; et lorsque je me balade dans Paris, je ne loupe pas une occasion de traverser un pont. Je confie mes pensées à la Seine et elle les emmène le plus loin qu'elle peut.
Avec l'amoureux de mes 18 ans, une nuit, nous avions remonté le cours du fleuve en nous roulant des pelles sur une enfilade de ponts ; quatre ou cinq y étaient passé, la passerelle des Arts, le Pont Neuf, le Pont au Change, le pont Saint Michel, le Pont Notre Dame, le petit pont, le Pont d'Arcole...
Le pont d'Arcole. C'est lors d'une fin d'après-midi de juin que j'ai connu sur ce pont mon grand choc amoureux.
Je saute du bus 70 qui m'a laissée à la place de l'hôtel de ville, pour rendre visite à une amie malade et lui porter - est-ce un pot de crème et un paquet de galettes bretonnes, ou un bouquet de pois de senteurs mauves et roses ? Je vais voir Julie mais je pense à ce garçon que j'ai regardé dormir quelques jours plus tôt.
A l'occasion des week-ends à rallonge, nous étions partis à une dizaine de copains dans la maison de ma grand-mère à Belle-île. Là j'avais rencontré Mathieu, ce garçon toujours partant pour tout. Instantanément je m'étais sentie moins seule. Le dernier matin je m'étais levée plus tôt pour ne pas louper une miette ; en quittant ma chambre pour descendre dans le jardin j'avais passé une tête dans la chambre d'en face, qui était en fait un dortoir et où les copains dormaient à 4 ou 5. Mathieu dormait tout près de la porte. Enroulé dans son sac de couchage, une mèche collée à son front par la sueur, cela m'a donné un coup au coeur de voir ce presque inconnu abandonné au sommeil. J'ai eu envie de m'assoir à côté de lui sur le lit, de caresser sa joue.. Mais j'ai tourné les talons, suis descendue au jardin et ai enfourché mon vélo pour descendre à Palais prendre mon café seule sur le port et acheter la presse et les croissants.
A présent, je suis rentrée à Paris depuis une dizaine de jours et on peut dire que je me sens très seule -enfin, c'est compliqué, ma tête est farcie de pensées vers ce Mathieu qui me tiennent compagnie.... Comment ce garçon même pas mon genre a-t-il pu me faire un effet aussi boeuf ? Est-ce de l'avoir regardé dormir ou quand il a commandé la même crêpe coquilles saint jacques - fondue de poireaux que moi à la crêperie ?
Et sur ce pont d'Arcole, tandis que je me traite de Blanche Dubois à la manque, tout tout d'un coup je comprends la phrase de Gainsbourg à Jane.
Je suis la vague, toi l'île nue.
Peu m'importent les raisons ; ce Mathieu-là je le veux de toutes mes tripes.
En posant mon pied sur ce pont, il me semble que j'étais encore vierge. Quand j'ai eu traversé la Seine, rendue à la terre ferme, eh bien, je ne l'étais plus.
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