
Minuit dix. La punto file vers chez nous. Reflets des lampadaires, feux sur le bitume mouillé. Ruminements d'après soirée, soirée théâtre, j'y suis allée seule depuis que Nico a décrété qu'il boycottait le théâtre amateur, le rire de mon amie sur scène, glaçant.
Les panneaux de pub. Panneaux roulants pour mieux rentabiliser l'espace marchandé. Dans mon visuel une tâche jaune et rouge, écriture rouge sur fond jaune, Venez à la foire du Trône (40 ans sur la pelouse).
Vous ne me connaissez pas. Si vous m'aviez rencontrée, vous l'auriez repérée tout de suite, cette dent un peu plus jaune (l'incisive supérieure droite pour être précise). Je la lave, hein ! Mais elle reste jaune.
Vous voulez savoir pouquoi ? Cette dent, ben c'est une fausse. Elle recouvre une demi-dent, une dent cassée.
Une dent cassée à la foire du Trône quand j'avais 8 ans.
C'était pendant les vacances de Pâques. Mon petit frère est parti à Belle Ile avec Mon Cher et Grand-Maman, et pour une fois j'ai pu échapper aux baisers secs et à l'organisation treize à la douzaine dont la perspective me fait frissonner de désespoir. Je suis heureuse de redevenir fille unique.
Pour fêter ça, mes parents nous ont emmenés à la fête forraine. Excitation et noeud au ventre, comme au cirque, sauf qu'en plus nous sommes mêlés à cette foule d'inconnus aux mines un peu bizarres.. Je ne lâche pas les mains, 1 2 3 propulsée en avant.
Auto-tamponneuses. Papa à l'arrière, moi à l'avant. L'âge pour commencer c'est 10 ans mais Papa a convaincu le forrain de me laisser monter. Ca va vite, je rigole, bang à gauche, bang la file devant nous... Ma mère nous crie attention, on lui crie en riant ça va ça va t'inquiète pas..
BANG.
Une auto a heurté notre auto par derrière. Ma tête a heurté le volant, pan dans les dents. Du sang comme vache qui pisse. Papa me prend dans ses bras, Maman accourt Patrick je t'avais dit ce n'était pas raisonnable...
Y'a pas mort d'homme. Un ou deux litres de sang et 5 milimètres carrés de dent dans l'auto-tamponneuse.
L'affolement est retombé. Encore un peu assomée, quelques pas en retrait, je regarde les manèges - la maison hantée, le grand huit, les satnds de tirs, les auto-tamponneuses.
Devant moi, ma mère abandonnée dans les bras de mon père. Ils se roulent un baiser qui n'en finit pas.
C'est la dernière fois que je les ai vus s'embrasser.
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